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Togo : les accouchements à domicile, un phénomène social aux lourdes conséquences

(Société Civile Médias) – Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé, environ 830 femmes perdent la vie chaque jour dans le monde à cause de complications liées à la grossesse ou à l’accouchement. Dans les pays à faible revenu, les chiffres sont encore plus élevés et les cas d’accouchements à domicile principalement dans les zones rurales ne sont pas à négliger. Le phénomène des accouchements à domicile révèle les disparités entre le milieu urbain et les communautés rurales, entre les populations à faible revenu et à revenu élevé au sein d’un même pays. Pour la plupart, ce sont les femmes pauvres vivant dans des zones reculées qui ont le moins de chance de recevoir des soins médicaux appropriés parce que les travailleurs de santé qualifiés sont peu nombreux. Aucune femme ne doit mourir en donnant la vie et elle doit par ailleurs bénéficier de l’assistance d’un personnel qualifié lors de l’accouchement. Après la naissance de l’enfant, elle doit recevoir également des soins nécessaires. Par conséquent, dans le cadre de l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD), plusieurs pays dont le Togo s’engagent à relever le défi de réduire davantage la mortalité maternelle.

Les accouchements à domicile : une triste réalité

Actuellement dans le monde, deux-tiers des accouchements ont lieu à la maison et la moitié ne sont pas assistés par du personnel de santé qualifié. Au Togo, dans les localités rurales, pour des raisons socio-culturelles multiples, l’accouchement à domicile reste une pratique encore courante. Des femmes font le choix d’accoucher seules chez elles ou avec l’assistance des tradipraticiens ou des matrones. Dans la plupart des cas, les femmes décident d’aller dans un centre de santé en cas de complication et elles y arrivent parfois trop tard à cause des distances considérables à parcourir, du mauvais état des routes ou de l’absence de moyen de transport confortable. Plusieurs autres facteurs découragent les femmes enceintes dans leur désir d’accoucher dans les hôpitaux : le coût élevé des soins obstétricaux d’urgence ; des soins médicaux médiocres dans certains établissements ; des comportements professionnels inappropriés qui nuisent à la prise en charge des urgences obstétricales ; des préjugés par rapport aux cas de mortalité maternelle dans les centres de santé.

Le GF2D, vent debout contre les accouchements à domicile

Créé depuis 1992 au Togo, le Groupe de réflexion et d’action, Femme, Démocratie et Développement (GF2D) est une organisation non gouvernementale (ONG) qui œuvre pour la promotion des droits des femmes et des filles.

« Des réseaux de parajuristes sont créés dans toutes les préfectures du Togo et des plateformes de dialogues communautaires sur la santé maternelle et infantile sont mises en place dans 18 districts sanitaires. A travers ces moyens, des activités de sensibilisations sur les conséquences des accouchements à domiciles et l’importance des CPN (Consultation prénatale) dans les formations sanitaires sont organisées en collaboration avec les professionnels de santé dans les cantons surtout dans les zones où le phénomène continue de prendre de l’ampleur. Les boites à images et les affiches servent souvent d’outils de sensibilisations des populations dans les langues locales. Des émissions radiophoniques sont également organisées pour sensibiliser les populations sur les risques et conséquences de ces accouchements non assistés. Un film court- métrage a été également réalisé et diffusé à l’endroit de toutes les populations sur les impacts des accouchements à domicile », explique Mme Tounou-Gblodzo Adoudé, Coordinatrice du GF2D.

Mme Tounou-Gblodzo Adoudé, Coordinatrice du GF2D

En partenariat avec ONU Femmes avec l’appui financier du Fonds français Muskoka, le GF2D met en œuvre depuis 2012 un programme d’appui à la réduction de la mortalité maternelle et infantile en Afrique francophone et en Haiti. C’est dans ce cadre que les plateformes de dialogue communautaires sont installées pour les activités de sensibilisation sur les VBG (Violences basées sur le genre) et la santé maternelle et infantile avec un accent particulier sur l’accès des femmes aux soins de santé et la réduction des accouchements à domicile.

« Dans ce cadre, nous organisons chaque année la Foire aux Droits de la Femme où sont invités divers acteurs dont des cliniques, des associations de promotion de la planification familiale qui viennent avec les outils nécessaires pour les offrir aux femmes désireuses. Dans nos centres d’écoute, si des victimes expriment le besoin d’accès à une planification, nous les dirigeons vers les personnes contact pour qu’ils trouvent satisfaction et ce grâce aux partenariats tissés en amont avec ces acteurs. Depuis le début de cette Foire, sur une période de cinq dernières années nous avons capitalisé près de 900 femmes ayant bénéficié des services de planification familiale et une centaine d’hommes ayant souhaité obtenir des informations », indique Mme Tounou-Gblodzo Adoudé.

Des sages-femmes : actrices de la lutte contre les accouchements à domicile

Selon Sylvie Edorh, Sage-femme au CMS d’Agbélouvé (62 km de Lomé), « le phénomène des accouchements à domicile est une réalité et la principale cause évoquée par les femmes concernées est le manque de moyens financiers pour payer les soins obstétricaux. Dans d’autres cas, on note l’absence de moyen de déplacement surtout quand le travail de l’accouchement se déclenche la nuit et que centre de santé n’est pas à proximité. Dans des rares cas, des femmes qui ont déjà accouché à domicile décident volontairement de prendre de nouveau le risque ».

Sylvie Edorh, Sage-femme au CMS d’Agbélouvé

Il est fréquent pour ces sages-femmes de recevoir en urgence des cas d’accouchement à domicile à cause des complications : soit des hémorragies (le cas le plus fréquent), des déchirures, le blocage du placenta dans l’utérus, un bébé qui a une infection ou des problèmes respiratoires, le bébé qui reste coincé dans l’utérus.

« Parmi les risques liés à l’accouchement à domicile, on note les hémorragies (première cause de la mortalité maternelle) ; les traumatismes que subit le bébé (essentiellement les macrosomes – nouveau-né au-delà de 3,5 kg -) notamment le risque de cassure de clavicule, des élongations, le bras qui tombe à force de tirer sans délicatesse ; les infections ; la rupture utérine », explique Sylvie Edorh.

Etant en contact étroit avec les femmes enceintes, les sages-femmes du CMS d’Agbélouvé profitent du cadre des consultations prénatales pour sensibiliser les femmes sur les risques liés aux accouchements à domicile et les amener à prendre conscience en vue d’un changement de comportement.

« Nous organisons par ailleurs des causeries mensuelles et des séances éducatives à fréquence régulière pour entretenir les femmes sur les conséquences auxquelles elles s’exposent en accouchant à domicile et comment elles peuvent s’organiser pour ne plus être confrontées à cette situation. Par exemple, un cahier de cotisation est mis à disposition des femmes enceintes qui vivent dans les villages reculés pour leur permettre de mettre l’argent de côté à chaque CPN ou de retour du marché ou à chaque passage au centre de santé jusqu’à obtenir une petite somme qui pourra couvrir les frais de l’accouchement au moment venu. Elles sont encouragées à prévenir un proche qui pourra les accompagner au moment de l’accouchement ou des voisins qui disposent de moyens de déplacement (tricycle, moto ou voiture). Nous leur proposons de faire de petits gestes (donner un peu de la récolte ou être simplement gentilles avec eux) pour que quand le moment viendra, ils peuvent se mettre à leur disposition », explique-t-elle.

C’est avec satisfaction que la sage-femme Sylvie indique qu’au cours du mois de juin 2020, sur 38 grossesses recensées au CMS, il y a eu zéro accouchement à domicile. « C’est une bataille gagnée mais le défi reste énorme », ne manque-t-elle pas de reconnaître.

Le regard de certains leaders religieux sur la question

Pour Ramzi Diabaté Issa, Imam à Kpévégo (village voisin d’Agbélouvé) et enseignant dans les mosquées, « même s’il n’y a pas les moyens financiers, il faut au moins avoir la volonté et demander de l’aide dans la communauté. Au cours de mes prêches, j’exhorte les femmes de ne pas délibérément mettre leurs vies en danger. Il est important qu’elles aillent à l’hôpital pour se faire aider à accoucher. C’est pour leur propre bien et celui de l’enfant à naître ».

Pour sa part, Pasteur Akakpo (administrateur d’une église à Tsévié, 35km de Lomé) et ses collaborateurs n’organisent pas des séances de sensibilisation contre les accouchements à domicile. Cependant, en sa qualité d’homme de Dieu, il interpelle les femmes enceintes de sa communauté en leur rappelant l’importance des consultations prénatales et l’accouchement dans les centres de santé spécialisés. « Je prends appui sur des versets bibliques pour faire passer mon message parce que l’accouchement à domicile et présente un grand danger pour la mère et l’enfant. Dans certains cas, l’accouchement est carrément provoqué ou les conditions d’hygiène sont douteuses. En cas de complications, la mort de la femme ou du bébé est inévitable alors que dans un hôpital, elle peut être prise en charge pour éviter le pire », indique le pasteur avant de préciser qu’il ne faudrait pas négliger les contraintes financières et le fait que les femmes enceintes ne font pas assez confiance aux sages-femmes.

Réduire les accouchements à domicile, c’est possible !

La formation des agents de santé communautaire notamment les relais communautaires, les accoucheuses traditionnelles, les matrones, les infirmières ou sages-femmes de village pourrait être une approche de solution au phénomène des accouchements à domicile. Cette formation complémentaire différente de celle aboutissant à l’obtention des diplômes d’Etat permettra à ces agents de pouvoir offrir des soins maternels et néonataux à domicile à savoir : la prise en charge pendant la grossesse, l’accouchement et dans la période du post-partum ; les conseils pour l’allaitement ; la gestion et l’orientation des cas compliqués. Dans certains contextes où l’accessibilité géographique aux services de santé est compliquée, des services de santé intermédiaire comme les maisons d’attente peuvent être mises en place.

Un autre problème de taille demeure la question des ressources humaines dans les centres de santé. C’est un défi majeur qu’il faudra relever en vue de renforcer les capacités d’accueil des patients dans les établissements de santé. Dans la majeure partie des cas, le retard dans la prise en charge de ces urgences est souvent fatal pour la mère et l’enfant.

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